L’escalier

C’était un escalier. Un simple escalier. Alors pourquoi était-il si spécial? Sans doute parce que des centaines de personnes étaient passées par ici. Beaucoup de vies avaient été vécues. Beaucoup de gens étaient simplement passés, juste pour une seconde, avant d’aller au travail. Depuis le temps que cet immeuble existait, cela devait bien faire des centaines. Des milliers, peut-être. Qui sait? Des familles entières y avaient sans doute habité. Les enfants descendaient cet escalier chaque fois qu’ils allaient à l’école, ou peut-être bien quand ils allaient retrouver leurs amis, chercher du pain ou faire les courses pour leur mère. Leurs petits pieds résonnaient probablement dans la cage d’escalier, emplissant de vie cet endroit morne et triste qui en avait bien besoin. Car que devenait l’escalier quand personne ne montait à l’étage grâce à lui? Eh bien c’est simple, personne n’y passait, c’était un endroit désert et totalement abandonné, un peu comme il l’est aujourd’hui. Un escalier vide. Vide de sons, vide des rires des enfants allant retrouver leurs petits camarades dans la cours tout en bas des marches. Et ces marches, si souvent nettoyées pour être salies à nouveau aussitôt après quand les enfants remontaient chez eux, les souliers pleins de boue car ils avaient joué dans les flaques boueuses. Mais tout cela, c’était du passé.

Les enfants ne couraient plus depuis bien longtemps dans les escaliers. Les lieux étaient vides, affreusement vides. Cet escalier avait vu des enfants grandir, croître au fil du temps. Il avait d’abord entendu les pleurs d’un nouveau né. Puis le son des pas de sa mère qui tentait de le calmer avant qu’il ne commence à déranger les voisins. Le père qui partait au travail et qui à cette époque là avait encore tous ces cheveux. Après, il avait vu un bambin s’aventurer près de lui, intrigué par cette étrange construction allant vers le bas composée de différents niveaux. Mais les parents avaient empêché l’enfant de venir trop près, de peur qu’il perde l’équilibre et qu’il tombe. Car il ne savait pas marcher depuis très longtemps, et il vascillait encore un peu sur ses petites jambes. L’escalier avait été triste, il aurait voulu voir l’enfant de plus près, ce petit humain. Plus tard, il avait senti les petits pas du gamin sur lui. Il était suffisamment stable sur ses jambes pour que les parents le laissent descendre l’escalier. Mais il était toujours accompagné d’un de ses deux parents. Car ils ne voulaient pas qu’il se fasse mal en tombant. Ils venaient donc avec lui, le menaient jusqu’au bas des marches et le laissaient avec ses amis. Ils remontaient ensuite pour revenir le chercher une ou deux heures après.

Encore plus tard, l’escalier avait vu le petit garçon descendre ses marches tout seul. Il grandissait à vue d’oeil. Chaque matin, il partait. Probablement à l’école. L’escalier avait entendu sa mère parler à sa voisine de palier de ses angoisses par rapport au premier jour d’école de son fils. L’escalier ne savait pas de quoi il s’agissait, mais cela devait certainement aider à faire grandir le garçon, car il atteignait la rampe, à présent. Il descendait et montait avec bien plus de facilité. Le temps passa ensuite si vite que l’escalier ne le vit presque pas grandir. C’était à présent un beau jeune homme. Il n’était pas revenu depuis des années. L’escalier n’avait pas compris ce qu’il s’était passé. Du jour au lendemain, le petit avait cessé de monter l’escalier pour arriver jusqu’à chez lui. Et il était revenu des années après. C’était un homme, à présent. Et puis il avait emménagé chez ses parents qui entre temps étaient morts. Et des enfants avaient recommencé à courir dans l’escalier. Mais c’était bien longtemps auparavant. Maintenant l’escalier était vide et il le resterait probablement toujours: l’immeuble allait être démoli. L’escalier n’entendrait plus jamais les bruits de pas des enfants . Plus jamais. Il n’aurait plus de famille à observer. 

Plus jamais. Tout était terminé. Pour toujours. Il serait démoli. 

Entre ses mains

Ce jour-là, il se promenait dans les bois sans but aucun. C’était une de ses habitudes. Il adorait agir de la sorte. Il trouvait que la nature pouvait mieux être découverte sans avoir de plan particulier dans la tête, sans savoir où on allait. La meilleure façon de visiter un endroit, c’était de s’y perdre, comme avait dit quelqu’un dont le nom lui échappait. C’était effectivement beaucoup plus amusant de découvrir les lieux un peu au hasard, allant d’étonnement en étonnement.

Il marchait donc en pleine nature et il prenait son temps. Une telle promenade valait son pesant d’or, pour lui. Certains autres, qui ne partageaient visiblement pas son avis, lui reprochaient souvent de disparaître pendant de longues périodes de temps, parfois du lever au coucher du soleil. Le jour durant, il se baladait en pleine nature, s’émerveillant à chaque nouvelle trouvaille. Il était comme ça. Il aimait la nature et il y aurait bien vécu à plein temps s’il ne lui avait pas fallu travailler pour gagner sa vie. Car rester des journées entières à se promener ne l’aurait pas nourri. Et puis apparemment, garder un contact avec les autres humains était mieux, lui avait dit quelqu’un un jour. Il ne se souvenait encore pas de la personne en question. Pour lui, les plantes étaient plus importantes que les humains. Selon lui, elles étaient les êtres vivants les plus tenaces de la planète, puisqu’elles avaient réussi à rester sur terre plus longtemps que certaines espèces ( dixit les dinosaures).

Ce jour là, donc, il se promenait comme à son habitude, quand il la vit. Quelque chose qui ressortait bien sur le vert des feuilles et de l’herbe. Quelque chose qui ne venait peut-être pas de la nature. A vrai dire, il n’en était pas certain. Il se pencha pour examiner l’objet qui avait attiré son attention. Mais qu’était-ce donc ? Il n’avait jamais rien vu de tel. Du moins pas dans la nature. En y réfléchissant bien, nul part ailleurs qu’ici. Était-ce un objet unique au monde ? Il le prit dans sa main, un peu hésitant. Et si c’était une nouvelle forme de bombe ou de grenade ? Et si cette chose lui explosait à la figure ? En tout cas, pour le moment, rien de tout ça n’était arrivé, ce qui le rassura beaucoup. Il l’observa de plus près.

C’était une sorte de boule en verre ou peut-être en cristal. Un matériau assez fragile, semblait-il, en tout cas. Il la tourna dans sa main. Cet objet ressemblait beaucoup à quelque chose de familier pour lui, mais quoi ? Il chercha un moment, sans trouver. Comme c’était amusant ! Cetobjet lui rappelait vaguement une boule à neige. Il faillit soudain la faire tomber, et il la rattrapa in extremis. À ce moment là, la terre sous ses pieds trembla. Assez légèrement, mais suffisamment pour qu’il se demande si un tremblement de terre n’était pas en train de débuter. La boule lui glissa encore des mains et il la sauva une nouvelle fois de justesse, mais non sans secousses. La terre trembla beaucoup plus violemment, cette fois-ci. Dès que le calme revint, il se mit à courir, la boule toujours dans sa main. Il voulait rentrer chez lui pour voir s’il s’agissait d’un véritable tremblement de terre.

Arrivé chez lui, il alluma la télévision. Le journaliste annonçait que la terre tremblait partout sur Terre et que personne parmi les scientifiques éminents ne savait ce qui produisait un tel chaos. Et puis cela avait été si soudain ! Personne ne comprenait. Il regarda à nouveau la boule. Il l’agita légèrement. Une idée bizarre s’était formée sans son esprit, mais elle était si folle qu’il n’osait pas y penser. La terre trembla à nouveau au moment où il le fit, et son vaisselier tomba à terre dans un abominable fracas mêlant des bruits de vaisselle et de vitres cassées. Ébahi, il eut un vertige. Cet objet n’était pas un simple objet ! Il tenait en fait une representation vivante de la planète Terre ! Elle ne ressemblait pas à la Terre, elle ÉTAIT la Terre. Et c’était lui qui avait causé tous ces tremblements dans le monde entier.

Le tremblement en cours lui fit perdre l’équilibre, et il lâcha la boule.

Une nouvelle ère ?

Ce n’était pas une fin. C’était bel et bien le début d’une histoire. Mais quel genre d’histoire ? Serait-elle grandiose, insignifiante ? Il ne le savait pas. C’était bien trop tôt pour le dire. Il le saurait plus tard. Bien plus tard. Quand il en aurait vécu au moins un chapitre. Ou peut-être pouvait-on dire qu’il démarrait un nouveau chapitre de sa vie. Il s’était lancé dans l’aventure sans même savoir dans quoi il allait mettre les pieds. C’était courageux, bien qu’un peu stupide. Oui, un savant mélange des deux. Le danger rendait la chose hasardeuse, la possibilité d’un nouveau départ la rendait positive. Qui aurait pu croire qu’il était si facile de débuter un nouveau chapitre ? S’il l’avait su avant, il l’aurait fait bien plus tôt. Mais le problème était là. En faisant ce choix, l’avenir était incertain. Très incertain. Le mystère pouvait apporter de l’excitation, mais ce qu’il cachait pouvait aussi fortement décevoir.

Il jouait un peu sa vie aux dés, voilà ce qu’il faisait. Il se plaçait lui-même entre les mains du destin. Il voulait repartir de zéro, dans une nouvelle ville, un nouveau pays, peut-être. Cela dépendrait du hasard. Sur qui allait-il tomber ? Serait-ce quelqu’un de bien ? Il ne le saurait qu’au moment où il rencontrerait cette personne. Le hasard ferait-il bien les choses ? La chance aurait sans doute beaucoup à voir là dedans.

Il avait vraiment tout laissé derrière. Sa maison, son travail, sa routine. Sa famille ? Il n’en était pas particulièrement proche, alors selon lui, c’était comme s’il n’en avait pas. Il partait seul, avec un sac à dos et une veste à capuche un peu râpée pour tout bagage. C’était très risqué, d’agir de la sorte, et il le savait. Il ne savait pas bien pourquoi il le faisait, mais il savait qu’il devait le faire.

Le bruit d’un klaxon le tira violemment de ses pensées. Il vit alors qu’une voiture s’était arrêtée près de lui et que le conducteur essayait d’attirer son attention. Ce dernier hurla :

  • Eh, gamin ! Que fais-tu au milieu de la route ? Tu es en train de causer un bouchon et je vais être en retard au travail ! Vas jouer ailleurs, et vas à l’école, pendant que tu y es ! J’entends la cloche sonner, dépêches toi !

L’enfant, figé et surpris d’avoir été sorti de son jeu imaginaire aussi brusquement, partit en courant vers son école, ne voulant pas être en retard une fois de plus. Il avait déjà été puni plusieurs fois pour cette même raison et il en avait assez de devoir copier des lignes. Ce n’était pas sa faute si son imagination était débordante !

Cinéma

La lumière s’éteint. Tout est plongé dans le noir. On ne voit que l’écran qui, bien au centre du mur, brille de mille feux. Avant, les veilleuses au plafond étaient allumées. Maintenant tout est sombre. La salle a pris une autre allure, à présent qu’elle n’est plus éclairée comme auparavant. L’obscurité a envahi la pièce. Et puis non. Pas complètement. L’écran fournit tout de même de la lumière, mais ce ne serait pas suffisant pour arriver à lire un livre. Mais de toute façon, qui voudrait lire un livre dans un cinéma ? Qui serait assez étrange pour lire alors que le film va commencer? Tous ces gens, dans la salle. Ils sont venus pour voir le film, pas pour faire autre chose. C’est comme si quelqu’un allait dans une bibliothèque et disait:  « Non, je suis venu ici pour regarder un film sur mon ordinateur. Je ne veux pas lire » alors que c’est quand même un endroit rempli de livres. Ou alors, une personne pourrait venir à la salle de sport et déclarer : « Je suis venu ici pour faire une petite sieste  »

Dans ce cas, pourquoi se déplacer ? Pourquoi d’embêter à venir en ce lieu si ce n’est pas pour y faire du sport? C’est le même principe avec les livres dans les salles de cinéma. Il n’y aurait aucun intérêt à lire alors qu’on a payé un ticket pour voir un film. Revenons dans la salle. Le film vient de commencer. Les gens s’enfoncent un peu plus dans leur fauteuil. Ils peuvent bien trouver une position confortable, ils savent qu’ils sont là pour au moins deux heures. Certains remuent donc encore un peu sur leur fauteuils avant de s’immobiliser et de fixer leurs yeux sur l’écran scintillant. Tout de même, il brille, cet écran ! On pourrait presque éclairer une rue de nuit avec! Mais en même temps, c’est normal qu’il soit aussi lumineux, il fait si noir, dans cette pièce ! Cela ferait presque peur.

Mais cela peut aussi être un point positif, car on peut mieux se concentrer sur le film qui est projeté sur l’écran si la salle est sombre. Les murs sont sûrement insonorisés ou quelque chose comme ça. Sinon on entendrait les sons des autres films en passant dans le couloir du cinéma. Mais finalement, ces corridors, ils ne servent pas à grand chose. Ce doit être pour cela qu’ils y affichent les films à venir. On ne fait jamais attention, mais un des films sur les murs est peut-être la raison pour laquelle on reviendra la fois d’après. Parce que sans s’en rendre compte, l’affiche du film en question nous aura plu et se sera fixée dans notre tête. Et quand on verra cette même affiche plusieurs mois après, on aura peut-être envie d’aller le voir, ou tout du moins il nous sera familier. Dans la salle, le film vient de débuter. On en est aux premières répliques. Elles sont amusantes. Tout le monde rit. Enfin non. Tout le monde sauf le garçon assis tout au fond qui boude. Ses amis n’ont pas pu venir voir le film avec lui. Il est tout seul et il est bien décidé à rester dans son coin, à ne pas rire de concert avec les autres.

Le film se poursuit. Une des dames âgées assise au premier rang semble triste, elle aussi. Elle n’a pas pu prendre son petit chien avec elle, car les animaux ne sont pas autorisés. Le film la fait rire, elle retrouve un peu d’entrain. Elle sait qu’elle retrouvera sont petit compagnon après la séance. La femme assise au troisième rang sur la gauche tente de se détendre. Elle avait beaucoup trop de travail ces derniers temps et elle frôlait le burn out. Ses amis lui ont conseiller de s’occuper d’elle même, et de se reposer. Elle a donc choisi ce film drôle et tout public. Elle rit de bon coeur lorsqu’elle voit une travailleuse affairée arriver sur l’écran.

Le vieil homme barbu assis sur le côté droit rit aussi. Il a amené son petit fils au cinéma pour lui montrer ce que c’est. Le petit garçon a quatre ans et il n’est jamais allé voir un film sur grand écran. Le grand-père est fier et heureux de lui faire découvrir cela. Quand à l’homme assis au milieu de la salle, il fixe l’écran avec concentration. Il adore aller au cinéma et une fois qu’il y est, il savoure l’instant. Le film continue et bientôt il est terminé. La dernière réplique est donnée et la bande fin s’affiche.

Abîme

En dessous, l’eau. Au dessus, le ciel. De part et d’autres, les montagnes, immenses et enivrantes. Le ciel se reflétant dans l’eau. Les montagnes se dressant sur la pointe des pieds, tentant vainement d’atteindre le ciel. L’eau s’écoulant paisiblement, regardant le ciel. Tout un monde en quelques éléments. Et elle était là, au bout de la corniche, tout au bord, respirant l’air environnant. Et elle dansait, et elle riait, et elle s’agitait, et elle s’esclaffait. Et elle s’époumonait. Et elle vivait, tout simplement. En harmonie avec la nature. Tout comme la nature était en osmose. L’eau avec le ciel. Le ciel avec l’eau. Un lien fonctionnant dans les deux sens. Pas seulement l’un ou l’autre. Non. L’un et l’autre. Les deux. Le ciel et l’eau. L’eau et le ciel. Les montagnes et le ciel. Et elle qui vivait au milieu. Quelques nuages près des montagnes. Blancs, blancs comme la neige. Mais la neige n’est pas encore là. Quand sera-t elle là ? Un jour, peut-être. Mais pas aujourd’hui. La neige attendra encore. Ce n’est pas le moment pour ça. Pour l’instant, les nuages flottent en silence au dessus des montagnes, ces montagnes si hautes qu’elles pourraient presque atteindre le ciel en se mettant sur la pointe des pieds. Le peuvent-elles ? En sont-elles capables ? Ont elles déjà essayé ? Peut-être est-ce possible, après tout. On dit souvent que les gratte-ciels touchent le ciel. On le dit même assez souvent. Mais cette affirmation est-elle vraie pour autant ? Pas forcément. Pas toujours. Est-ce quelque chose sur terre pourrait être assez grand pour arriver à toucher le ciel ? Ces montagnes, peut-être. Ces montagnes, qui essayent sans cesse sans jamais y parvenir. Mais sont-elles si hautes que cela, si elles ne peuvent pas toucher le ciel, même du bout des doigts ? Peut-être pas. Ces montagnes si hautes sont peu-être bien trop petites pour atteindre le ciel.

Mais elles sont tout de même plus hautes que celle qui danse sur la corniche, pas vrai ? Dans ce cas elles sont quand même assez hautes. Mais pas suffisamment. Et elle, qui s’agite sur la corniche, est elle assez haute pour toucher ce ciel, qui semble si haut que personne ne parvient à réellement l’atteindre, pas même les plus hautes montagnes sur terre ? Probablement pas toute seule. Mais peut-être qu’en montant sur la montagne, en montant tout en haut, en grimpant le long des flancs de cette immense création de la nature, elle pourra essayer. Une fois qu’elle sera en haut, elle lèvera un doigt vers le ciel, et elle touchera peut-être le ciel. Peut-être pourra-t-elle. Mais encore faudrait-il qu’elle essaye de monter tout là haut, en passant par les flancs de la montagne. Peut-être ira-t-elle. Quand elle aura fini de danser, de rire, de s’époumoner. Un jour. Un jour ou l’autre. Peut-être demain. Peut-être dans une semaine. Mais qu’est-ce qu’une semaine, pour la nature ? Elle ne fait pas attention au temps. Et pendant ce temps, l’eau continue son chemin. Elle va toujours plus loin, toujours plus vite en suivant la pente. Et elle regarde le ciel, elle aussi voulant essayer de le toucher. Elle ne désespère pas. Y parviendra-t-elle ? Il s’agit pourtant de l’élément le plus bas dans ce paysage.

Mais c’est aussi le plus déterminé. Le plus déterminé à aller toucher le ciel en dépit de sa position dans la nature. Les nuages pourraient, eux aussi, aller toucher le ciel. Mais ils sont trop occupés à discuter avec la montagne qui se met sur la pointe des pieds pour tenter d’atteindre l’immensité bleue. Et elle danse toujours, sur une musique portée par le vent. Seule elle l’entend. Elle et la montagne, l’eau et les nuages. Le ciel est bien trop haut pour l’entendre. Mais la montagne lui raconte ce qu’elle a entendu, et il peut en profiter aussi. La musique ne s’arrête jamais. Elle tournoie, descend vers l’eau qui veut toujours atteindre le ciel, son père. La musique continue son chemin, frôlant la montage qui l’aide à s’élever vers le ciel. Le soleil est là, lui aussi. Il vient de se réveiller. La musique l’a fait sortir de son rêve. Il se frotte les yeux, encore endormi. Il se demande pourquoi la nature est si agitée.

La montagne tente d’atteindre le ciel, l’eau regarde le ciel en souriant, lui promettant qu’elle le rejoindra un jour, les nuages rêvassent au milieu de tout cela et elle continue à danser, infatigable. Le soleil s’étire et se rendort, peu enclin à tenter de comprendre ce qui leur arrive. De toute façon il s’est couché tard la veille, et il est fatigué, maintenant. Et le paysage retourne à ce qu’il était avant. Les montagnes se grandissent toujours plus dans l’espoir d’atteindre l’immensité bleue au dessus d’elles, les nuages flottent au dessus, l’eau s’écoule paisiblement tout en cherchant à atteindre le ciel, et elle rit, s’époumone, danse, hurle. Le ciel voit l’eau. L’eau voit le ciel. Ils s’observent.

Puis la pluie commence à tomber. C’est bon. L’eau peut rejoindre le ciel. L’eau de pluie inonde les montagnes, qui en ont assez de se tenir sur leurs pointes de pieds. Elle danse toujours, crie toujours, s’époumone toujours, hurle toujours sous ce déluge d’eau qui colle ses cheveux à ses joues. Elle est vivante, tout simplement. Et l’eau continue à couler, sentant la pluie tomber, heureuse que le ciel soit venu.

Inoffensive

Elle l’avait pourtant rangée dans le placard ce matin. Alors pourquoi était-elle à nouveau sur le canapé ? C’était vraiment étrange. Comment était-elle arrivée là ? Comment ? 

Elle questionna la cuisinière qui dit ne pas l’avoir déplacée, et même ne jamais l’avoir vue. Elle était pourtant passée par cette pièce plusieurs fois dans la journée, et elle n’y était pas. 

Elle l’accompagna voir dans le salon, et surprise, elle n’y était plus. La cuisinière lui dit qu’elle travaillait bien trop, elle devenait un peu folle, à force de trop compléter les papiers à longueur de journée. Ce n’était assurément pas bon pour sa santé. 

Elle s’excusa auprès de la cuisinière, puisqu’elles étaient les seules à vivre ici, c’était impossible que quelqu’un d’autre l’ait déplacée entre temps. Elle repassa la tête par la porte du salon, et ce qu’elle vit l’horrifia. 

La poupée était là, installée sur le canapé comme elle l’avait été avant l’arrivée de la cuisinière, appuyée contre un coussin. Elle hurla. La cuisinière vint voir ce qu’il se passait, et elle trouva la dame pour qui elle travaillait glacée d’effroi, immobile dans le salon, se cachant les yeux de ses mains. 

Elle lui demanda ce qui lui arrivait, et elle montra le canapé d’une main tremblante. Mais la cuisinière ne vit rien de spécial. Elle le lui dit et la dame rouvrit les yeux, ébahie de voir que la poupée avait disparu. Elle respira un bon coup, remerciant la cuisinière d’être venue voir, puis elle monta dans sa chambre. 

Elle se demandait sérieusement si elle n’était pas devenue folle. Cette poupée avait appartenu à sa mère, elle la gardait habituellement dans un placard du grenier. Mais là, elle avait été sur le canapé alors que personne ne semblait l’avoir descendue. Comment était-ce possible ? 

Elle réfléchit en montant l’escalier. Elle allait manger, dormir, et demain cela irait mieux. C’était le soir d’halloween, son cerveau devait lui jouer des tours. 

Entrant dans sa chambre, elle eut tellement peur qu’elle en lâcha son sac. Là, sur le lit, était assise la poupée. Elle était tournée vers elle, souriant de sa bouche en tissus. 

Elle dût s’appuyer à la porte pour ne pas s’évanouir d’émotion. Puis elle décida de se reprendre. Ce n’était qu’une poupée, après tout. Elle l’empoigna, monta l’escalier qui menait au grenier et la fourra dans le premier placard venu, énervée. Elle n’allait certainement pas avoir peur d’un jouet. 

Le repas se passa dans le calme, et elle invita la cuisinière à manger là comme elle le faisait souvent car elles étaient les seules habitantes de la maison. 

Au moment du coucher, elle voulut que la cuisinière vienne dormir avec elle dans sa chambre, car cette histoire l’avait vraiment effrayée. Elle lui proposa un côté du lit, car son lit était immense. La cuisinière accepta car elle voyait bien qu’elle était terrifiée. 

Elles s’endormirent donc côte à côte, l’une étant plus rassurée grâce à la présence de l’autre. Soudain, la cuisinière se réveilla. Elle ne savait pas vraiment ce qui l’avait sortie de son sommeil, mais elle entendit un cri quand elle se tourna vers la propriétaire de la maison. Elle réalisa que c’était le sien, car elle venait de voir la dame des lieux morte avec la poupée sur le ventre, la regardant avec son sourire cousu. Personne ne revit jamais ni la dame ni la cuisinière et la maison tomba bientôt en ruines. Quand quelqu’un eut enfin le courage d’y entrer, il ne trouva aucune trace des deux femmes, juste une poupée assise sur le canapé avec un service à thé à côté d’elle…

Voyage

Un long couloir étroit. Des fenêtres dévoilant un paysage défilant à grande vitesse. Elle était dans un train en marche. Pour la première fois de sa vie, elle voyageait seule. Et cela lui faisait un peu peur, à dire vrai. Mais l’excitation de la liberté avait bien vite pris le dessus. Son inquiétude était à présent enfouie sous le bonheur de l’indépendance. Elle marchait à présent dans le couloir du train, et elle souriait à tous ceux qui la croisaient. Elle était bien trop contente pour le cacher.

Retournant à sa place, elle observa les gens autour d’elle. Un vieil homme lisait un journal non loin d’elle. Une femme disait à sa fille de se tenir tranquille. La fillette n’arrêtait pas de bouger, sans doute elle aussi excitée par le voyage. Les autres passagers dormaient ou bien étaient sur leurs portables. La nuit était sur le point de tomber et le train avait déjà beaucoup roulé. Tout le monde était épuisé. Mais pas elle. Son excitation la tenait éveillée. C’était une étrange énergie nerveuse et joyeuse à la fois. Elle avait essayé plusieurs fois de se plonger dans le livre qu’elle avait apporté, mais rien n’y faisait. Elle regarda par la fenêtre. La nuit était bel et bien en train de tomber.

Bientôt, le paysage allait disparaître sous le voile formé par la nuit. Et on ne le reverrait que le lendemain, ou peut-être pas, après tout, puisque le train continuerait à rouler pendant la nuit, emportant les passagers toujours plus loin de leur point de départ. Elle voulait fixer ce paysage dans sa tête, n’allant peut-être jamais le revoir. En prendre une photo plus pérenne qu’une image composée de pixels et qui pourrirait dans la mémoire de son téléphone, perdue au milieu des milliers d’autres images glanées deçà delà, ayant ensuite une triste fin dans la corbeille virtuelle du portable. Cette image-là serait gravée dans son esprit. Un souvenir bien plus puissant que tous les autres.

La porte du compartiment s’ouvrit soudain, révélant une femme qui se tenait sur le seul. Elle la regardai fixement. Son sang se figea dans ses veines. Oh non. Elle était là. La femme avança vers elle, son rouge à lèvres était aussi rouge que le sang. Elle ne sentait plus ses jambes, toute figée qu’elle était. La femme n’avait toujours rien dit. Les autres passagers ne l’avaient pas vue, ils ne réagirent donc pas. C’était comme si le temps s’était arrêté. Comme si elles n’étaient que toutes les deux dans le compartiment. Seules. A se regarder. Et puis, après ce qui lui parut durer des heures, ses jambes se réveillèrent et elle se mit à courir sans regarder derrière elle.

Elle courut dans le couloir, arrivant tout essoufflée dans les toilettes du train. Elle s’y réfugia sans hésiter. Quelques secondes plus tard, la porte grinça, s’ouvrant juste assez pour qu’elle puisse voir le pied de celle qui entrait. Un talon rouge. Un bracelet bleu à la cheville. C’était la femme, elle l’avait retrouvée. Elle ne pouvait pas bouger, paralysée par la peur. La femme entra, elle tenait quelque chose à la main. La lumière fit étinceler l’objet. C’était un couteau. Elle regarda la femme lever le couteau, impuissante.

Un employé entra dans les toilettes une heure plus tard. Il hurla en découvrant le corps. C’était une femme ayant un couteau planté dans l’abdomen. Son rouge à lèvres était aussi rouge que le sang. Ses talons rouges ressortaient fortement sur le carrelage blanc, le bracelet de cheville bleu aussi. Elle tenait encore le couteau entre ses doigts. Les passagers avaient dit l’avoir vue partir en courant dans le couloir sans aucune raison. L’employé vit son sac à côté d’elle. Plus tard, une fois l’enquête terminée, on saurait qu’elle avait dans ce sac des pilules pour éviter ses crises. Crises durant lesquelles elle était dangereuse autant pour elle que pour les autres. Elle avait pris sa propre vie. Elle avait été face au miroir quand cela s’était produit. La femme n’avait été qu’un produit de son imagination. Elle s’était échappée d’un hôpital une semaine avant.

C’est un roc

Elle était seule sur cette plage. Tout le monde était parti. Ils avaient senti qu’il allait se passer quelque chose de grave. Mais pas elle. Elle avait toujours été inconsciente. Innocente. Peut-être même un peu idiote sur les bords. Mais seulement quand ça l’arrangeait.

Pourtant, là, elle aurait dû le savoir. Elle aurait dû le sentir. Comme tous ces gens qui s’étaient empressés de partir le plus loin possible de cette plage. Cette plage, qui avait été avant un lieu de détente, cette plage qui avait été le théâtre de leurs jeux estivaux. Cette plage qu’ils avaient toujours connu ainsi. C’était une des rares choses dans leur vie qui ne changeaient pas. Qui ne voulait pas changer. Ou bien qui n’osait pas le faire. Ce qui était tout de même assez différent, car dans un cas il s’agissait de courage, et dans l’autre c’était de la lâcheté.  Deux choses bien différentes et éloignées l’une de l’autre par un gigantesque fossé. 

En tout cas, les gens avaient fui cette plage qui leur avait autrefois paru merveilleuse, magique et mystérieuse.  Ils fuyaient ainsi l’endroit où ils avaient passé tant d’étés pendant leur enfance. Ils étaient partis, à présent.  Ils ne l’aimaient peut-être pas tant que ça, cet endroit, après tout. Ils ne s’y étaient pas attaché, en dépit des années passées en ces lieux. Comment une telle
vénération, une telle admiration, peut-elle s’évaporer comme l’eau au soleil? Comment une personne peut-elle changer d’avis de la sorte, aussi brutalement? Aujourd’hui, il ne restait qu’elle. Seulement elle. Uniquement elle.  La seule personne sur cette plage totalement déserte. Désertée par tous ces gens ingrats, car elle leur avait tout de même permis d’avoir de bons moments, cette plage. De très bons moments, même.  Certains y vivaient pratiquement tout l’été, sur cette plage! Ou plutôt ils y avaient vécu.  Il fallait le dire au passé.  Ils n’y reviendraient pas de sitôt.  Ils s’étaient empressés de fuir, et ils ne reviendraient pas.

Et donc elle était là, sur cette plage qui avait vu passer tant de gens, mais elle était seule. Immobile, solitaire, vaillante, décidée, le nez au vent, les cheveux en bataille, elle tenait bon. Elle restait alors que tous les autres avaient pris leurs jambes à leur cou. C’était un rock, elle ne flanchait pas, ballottée par les vents, secouée comme dans un panier à salade. Tenace. Luttant contre des forces bien plus puissante qu’elle, simple humaine. Luttant, luttant, luttant. Elle résistait à la pression des éléments.  Elle faisait face.

Elle faisait face au géant de la nature. Là, en face d’elle, avançant furieusement à la vitesse d’un cheval au galop, se tenait une immense vague grondante. Elle écarta les bras, ferma les yeux et attendit le choc. La nature qui balayait l’homme. Un fétu de paille au milieu de la tempête. Les grandes puissances des éléments étaient à l’oeuvre, qui était-elle pour les en empêcher? La collision ne saurait tarder. Et alors elle vibrerait à l’unisson avec la nature…..

By night

Pas un son. Personne à l’horizon. Une heure parfaite pour une petite promenade nocturne dans la ville. Ce sentiment de liberté en étant dehors à une heure où personne ne sort. À une heure où tout le monde dort. Tout le monde ? Peut-être pas. Seuls quelques privilégiés ont l’honneur de contempler ce royaume sans limites qu’est la nuit. Une ville la nuit ne ressemble en rien à ce qu’elle est de jour. Cette différence varie selon les villes, mais en général, l’impression d’être au centre du monde, de pouvoir vivre sa vie pleinement, cette joie coupable d’être dehors alors que les autres dorment est commune.

Ces escaliers dans lesquels les enfants ont tant joué. Ces vieux escaliers qui ont été abîmés par le temps. Ils ont une toute autre allure de nuit. Ils retrouvent leur jeunesse, leur beauté d’antan. Car la nuit, tous les chats sont gris. Cela vaut aussi pour beaucoup d’autres choses.

Les lampadaires sont allumés, la nuit. Il s’agit de la seule source de lumière apparente. Si on ne compte pas les éventuelles petites lumières venant d’appartements ou de maisons pas encore endormis à cette heure-ci. Les maisons sont à présent d’informes masses peu esthétiques et presque effrayantes. De jour, elles sont à la pointe de la mode. La nuit les rend lugubres. La nuit les rend sombres et silencieuses, comme si elles étaient abandonnées. Mais ce n’est pas le cas, car elles sont pleines de vie la journée. Les rares passants se hâtent de rentrer chez eux, car même si la balade est agréable, mieux vaut ne pas s’éterniser trop. On ne sait jamais. Bien que la nuit n’ait encore jamais ( a priori) mangé personne, mieux vaut éviter de rester trop dehors après le coucher du soleil.

Mais ceux qui rentrent chez eux ne peuvent pas profiter du calme et de la paix des lieux désertés par les humains. Dans les maisons, les yeux sont fermés et ne se rouvriront que le lendemain matin. Quel dommage d’avoir raté le monde de la nuit !

Les bruits de pas sur les pavés ont cessé, les courses dans l’escaliers et les rires des enfants aussi. Tout est silencieux, à présent. Les voitures se font plus rares. Les gravillons se reposent après avoir crissé sous les pieds des passants toute la journée. Les lampadaires reprennent du service, eux qui de jour dormaient à poings fermés. Une goutte tombe du ciel, puis deux, puis trois. Le sol se mouille peu à peu. La pluie finit par s’imposer et mille gouttes éclaboussent le monde endormi. Leur chute s’entend et résonne dans le confortable silence crée par l’obscurité. Tous les petits bruits ressortent encore plus, dans le noir.

La pluie redouble, laissant rapidement place à l’orage. Dans les maisons, chacun se pelotonne sous sa couette, bien content de ne pas être là bas, dehors, sous cette pluie battante.