Rugueux (Série lettres : 18/26)

C’était arrivé très brusquement. Il n’aurait pas pu le prévoir. Aucun des deux n’aurait pu le prévoir. C’était à un croisement. Il n’y avait aucune visibilité. Il n’aurait pas pu l’éviter.

Quand il était petit, son premier contact avec la route avait été de toucher l’asphalte du bout de ses doigts. Il était allé le faire directement en la voyant, comme si une force inconnue l’avait poussé à le faire. Il avait donc touché le bitume, avait un peu raclé ses doigts contre et avait aussitôt grimacé : ce n’était pas du tout doux au toucher comme il l’avait initialement cru. Mais alors pas du tout. C’était plutôt dur, désagréable, et surtout bien rugueux.

Il avait demandé à sa mère si ça faisait mal de tomber là dessus. Il savait que dans les parcs de jeu, le sol était fait pour que les enfants ne se fassent pas aussi mal que sur du goudron en tombant si jamais ils chutaient. Sa mère avait répondu que oui, ça faisait mal. Surtout à grande vitesse. Elle lui avait expliqué que parfois, les adultes qui conduisaient les voitures avaient des accidents, il leur arrivait de faire des erreurs. Et parfois, ils se blessaient, surtout ceux qui étaient à moto ou à vélo, car ils étaient moins bien protégés que les automobilistes. Mais les conducteurs de voitures avaient aussi des accidents graves, parfois.

Il avait retenu qu’il fallait faire attention en conduisant. Il s’était promis de devenir un bon conducteur et de ne pas se faire mal, de ne pas faire du mal aux autres en les faisant tomber sur la drôle de matière rugueuse.

Alors qu’il tombait, il repensa à cette explication que lui avait donné sa mère, et à la promesse qu’il s’était faite à lui même il y a bien longtemps. Il allait la briser, là, à l’instant même. Il s’excusa mentalement vis à vis de son moi du passé, tombant de son vélo et s’écorchant les genoux sur l’asphalte rugueux.

Voulant se rattraper, il ressentit une vive douleur dans tout son bras quand ce dernier entra violemment en contact avec le sol. Il tapa aussi de la tête contre le bitume, et le monde devint flou. Lorsque son corps cessa de tomber, il avait mal partout, il ne pouvait plus bouger. Il se rendit compte que quelqu’un lui secouait l’épaule en hurlant quelque chose. La voix de la personne s’éloigna encore un peu plus, et il se laissa emporter par l’inconscience, épuisé. Il ferma les yeux.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s