(Une seconde pour tout changer) chapitre 6

Lorsque le papier tomba des mains de Céleste, Dany se pencha pour le ramasser. C’était le rapport du détective. Et il était écrit très clairement qu’Eliot était mort durant un combat. Apparemment, il s’était engagé dans l’armée et il s’était trouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Tony pleurait. Céleste avait un visage de marbre, visiblement sous le choc de ce qu’elle venait de lire. Leur frère, leur grand frère, leur protecteur, celui qui les avait toujours soignés et nourris, celui qu’ils avaient laissé là bas car personne n’avait pu l’adopter, celui qui leur manquait énormément, était mort. Mort. Cela paraissait totalement irréel. Elle ne voulait pas y croire. Dany les prit dans ses bras, ne sachant pas quoi faire d’autre.

Céleste voulut se rendre sur place pour voir son frère une dernière fois. Tony la suivit dans son idée. Ils voulaient lui dire au revoir. Dany, compréhensif, réserva des billets d’avion et ils partirent. Le vol fut triste et silencieux. Très différent de ce qu’avait été leur vol pour aller chez Dany. Certes, ils avaient été tristes de quitter leur frère à ce moment-là, mais ils avaient aussi été contents à l’idée de se faire adopter. Là, ils étaient tristes, et ils avaient l’impression que rien ne pourrait les faire sourire à nouveau. Lorsque l’avoir atterrit, ils descendirent, le coeur lourd. Cela faisait longtemps qu’ils n’étaient pas revenus ici. Et la dernière fois, ils avaient vu leur frère devenir tout petit et disparaître. Mais il n’allait pas réapparaître parce qu’ils étaient revenus.

Dany se renseigna, et on les mena à un bâtiment ancien. Les enfants n’étaient pas très sûrs de sa fonction. Il n’y avait pas de plaque. L’endroit avait l’air assez miteux, presque abandonné. Pourtant, quand ils en poussèrent les portes, ils eurent la surprise de voir que beaucoup de personnes y allaient et venaient. Dany demanda son chemin, et on les mena à une chambre. Une chambre ? Mais pourquoi…? N’était-il pas…mort ? Le sourire de leur frère les accueillit, leur prouvant que non, il n’était pas mort. Ce détective avait dû se tromper. Heureusement ! Il les serra contre lui du mieux qu’il put car il devait rester allongé pour ne pas aggraver ses blessures. Il était blessé, mais bien vivant. Les docteurs assurèrent à Dany que les blessures allaient guérir. Eliot raconta à Céleste et Tony que son ami l’avait sauvé au dernier moment en le poussant hors de la trajectoire de l’arme. D’ailleurs, l’ami en question entra dans la chambre à ce moment-là. Les frères et soeurs d’Eliot le remercièrent chaleureusement pour ce qu’il avait fait. Dany s’excusa auprès de Eliot car il était bien revenu le chercher, mais trop tard. Eliot lui expliqua qu’il était parti en prison juste après que leur avion ait disparu dans le ciel, et donc qu’il n’aurait rien pu faire.

Dany, qui voulait tenir sa promesse, obtint qu’Eliot revienne avec eux, et son ami aussi. Eliot ne sut jamais comment il avait fait. Il soupçonnait que Dany avait des amis dans l’armée, des amis haut-placés. Il ne chercha pas à en savoir plus. Tout ce qui lui importait, c’était qu’il avait revu ses frères et soeurs et qu’il allait revenir avec eux. Ce soit-là, il s’endormit heureux, pour la première fois depuis longtemps.

Chapitre premier

(Une seconde pour tout changer) chapitre 5

Eliot était désespéré. Il était seul. Il était effrayé. Alors dès qu’il eut vit l’avion disparaître dans le ciel, il fit ce qu’il avait toujours fait. Il vola. Il vola, et comme il n’était pas particulièrement concentré ce jour-là, la situation se retourna contre lui. Il n’aurait jamais dû aller voler sur l’étalage du marchand de la dernière fois, il le savait. Encore moins quand son état émotionel était aussi instable. Les émotions faisaient commettre des erreurs. Le marchand avait dû voir son visage, la première fois. Ou du moins, il devait se rappeler vaguement de son apparence, car Il le surprit en train de voler des pommes de terres. Sauf que cette fois-ci, le riche inconnu n’était pas là pour venir lui inventer des excuses. Il était dans un avion, très loin d’ici, et il avait avec lui les frères et soeurs d’Eliot, sa seule famille. Il ne put pas s’enfuir car le marchand l’attrapa par le bras, appelant aussitôt la police. Il aurait peut-être pu essayer de s’éclipser, mais il n’en avait pas la force. Il se laissa emmener.

La prison. Il n’aurait jamais cru avoir à y mettre les pieds. Lui qui était si rapide, si agile, si prompt ! Mais pas cette fois-ci. Il avait baissé sa garde car ses pensées étaient ailleurs. Il le regrettait bien, à présent. Cette minuscule cellule fut la seule chose qu’il vit pendant des jours. Allait-il passer le restant de ses jours ici ? Les jours passaient les uns après les autres, il perdit vite la notion du temps. Une semaine aurait pu passer, un mois aussi. Chaque jour, il pensa à la nouvelle vie de Céleste et Tony. Il en inventa une nouvelle à chaque fois qu’il se réveillait. Quand quelqu’un vint frapper à la porte de sa cellule pour lui dire qu’il devait aller voir le dirigeant de la prison, il en avait créé des centaines de versions différentes. Il fut emmené au bureau du directeur. Ce dernier lui annonça que puisqu’il avait été un prisonnier exemplaire, il allait être transféré dans l’armée. Il allait pouvoir transformer sa vie en quelque chose d’autre. Quelque chose de mieux, selon le directeur. Ce n’était pas une proposition, il n’avait pas le choix.

Il fut transféré la semaine suivante. C’était mieux que la prison, mais il désespérait toujours de ne pas pouvoir revoir ses frères et soeurs. Imaginant toujours ce qu’ils étaient devenus, il fit s’écouler les jours, puis les semaines de cette façon. Il attendait une opportunité pour essayer de les contacter. Mais il était étroitement surveillé, et il ne pouvait pas faire ce qu’il voulait. Lorsqu’il fut envoyé au combat, il put encore moins essayer. Il devint ami avec un des autres soldats. Les chefs leur avaient dit qu’il était mauvais de se faire des amis dans un contexte de guerre. Mais son ami l’aidait à tenir. La pensée que ses frères et soeurs avaient une belle vie l’aidait aussi.

Un jour, il fut envoyé sur une bataille qui s’éternisait. Il fallait plus de soldats. Son ami et lui furent appelés à y aller. Il ne vit rien venir. Comme lorsqu’il s’était fait prendre à voler des pommes de terre, plus d’un an auparavant. Il n’entendit pas, il ne vit pas le danger. Ce fut très soudain. Une douleur intense le parcourut soudain, puis sa vision se brouilla. Il entendit des cris autour de lui, puis plus rien.

Chapitre 6

Chapitre premier

(Une seconde pour tout changer) chapitre 4

Plusieurs années plus tard…

Leur vie avait bien changé. Ils allaient à l’école, ils ne manquaient de rien, ils avaient des amis et ils avaient des parents. Mais les bons côtés s’arrêtaient là. Ils n’avaient pas leur frère avec eux, et leur famille n’était pas leur vraie famille. Bien qu’elle soit aimante, cela ne compensait pas. Depuis qu’ils avaient quitté Eliot pour partir avec l’homme riche que Tony appelait maintenant « Dany », n’ayant jamais pu vraiment l’appeler Papa car il trouvait cela étrange, ils n’avaient jamais vraiment eu de nouvelles de leur grand frère resté là bas. Céleste et Tony avaient une belle vie, à présent. Mais il manquait quelque chose. Leur frère avait disparu de leur vie par la force des choses, et cela avait laissé un trou béant dans leurs coeurs. Même en ayant les plus jolies choses en principe sources de bonheur, ils ne parvenaient pas à être heureux. Ils s’inquiétaient pour Eliot. Le manque de nouvelles commençait à leur faire détester leur nouvelle vie, et aussi leurs nouveaux parents. Dany, l’homme riche qui leur avait proposé de partir et de quitter leur ancienne vie, avait fait de son mieux pour les rassurer quant au sort de leur frère, mais il n’avait pas pu obtenir de nouvelles fraîches. Il avait complètement perdu la trace d’Eliot. Il ne l’avait pas dit aux enfants, mais ces derniers avaient fini par le deviner.

Un jour que Céleste était venue voir Tony dans la maison de Dany, ils prirent une décision. Ils étaient restés trop longtemps sans rien faire, à écouter les propos rassurants de Dany. Il leur fallait agir. Mais ils ne pouvaient pas faire grand chose, ils n’avaient rien leur indiquant où leur frère se trouvait. Ils n’avaient rien, pas d’adresse postale, encore moins d’adresse mail. Bien sûr, Dany avait vérifié si leur frère était encore dans l’immeuble délabré où ils vivaient au moment où il les avait trouvés. Il l’avait même fait en premier. Mais il avait dû revenir bien trop tard, car il n’y avait plus personne quand il y était allé.

Les deux enfants demandèrent à Dany de tenir sa promesse qui était de revenir chercher Eliot. Il n’avait pas pu le faire venir avec eux la première fois et n’avait pas pu le retrouver la deuxième fois. Ils étaient cette fois-ci très inquiets de ce silence. S’il avait pu, il aurait très certainement essayé de les contacter. Dany lui avait laissé son adresse lorsqu’ils étaient tous partis. Mais Céleste et Tony savaient aussi qu’il n’avait peut-être pas eu assez d’argent pour expédier une lettre. Il s’était retrouvé tout seul du jour au lendemain, qui sait ce qui avait bien pu lui arriver. Comme l’avait constaté Dany lorsqu’il était venu la première fois, les rues dans lesquelles ils avaient vécu étaient dangereuses. il aurait pu lui arriver n’importe quoi, et personne ne l’aurait su.

Dany accepta d’essayer à nouveau. Il changea de tactique. Il eut recours à un détective privé. Ce dernier revint quelques semaines après et leur donna une enveloppe. Dany donna la lettre aux enfants, restant toutefois à côté au cas où ils auraient besoin de lui. Ils commencèrent à lire, et le choc se lut sur leurs visages. Le papier tomba des mains de Céleste.

Chapitre 5

Chapitre premier

(Une seconde pour tout changer) chapitre 3

Les pas se rapprochèrent. Céleste et Eliot ne bougèrent pas, ne sachant pas du tout à quoi s’attendre. La personne pouvait aussi bien leur vouloir du bien qu’avoir de très mauvaises intentions. Des bruits de pas ne renseignaient généralement pas quant à ce que quelqu’un venait faire. Et c’était bien dommage. Ils virent bientôt une silhouette s’avancer à grands pas. Quand elle se fut suffisamment approchée, Eliot sursauta :

– Encore vous ? Je croyais vous avoir dit que je ne voulais rien avoir à faire avec vous ! Pourquoi êtes-vous venu ici ? Qu’est ce que vous voulez encore ?

L’homme qui avait failli lui attirer de gros ennuis peu de temps auparavant se tenait sur le seuil de leur refuge, l’air amical. Céleste le salua, comprenant qu’il s’agissait du monsieur riche dont son frère venait de lui parler. Elle ne voyait pas pourquoi Eliot réagissait de la sorte face à lui. Ce dernier s’écarta un peu, laissant ainsi entrer Tony, le plus jeune de la petite famille d’Eliot. Ce dernier se précipita pour prendre le garçon dans ses bras, le serrant fort contre lui :

– Mais où étais-tu passé ? On s’est inquiétés ! Pourquoi est-tu avec lui ?

Le petit expliqua que, juste avant de rentrer à la maison, il avait rencontré des problèmes. Et le monsieur riche avait été là pour le sauver. Visiblement, l’inconnu qu’Eliot détestait déjà sans même connaître son nom avait déjà beaucoup de succès auprès de ses jeunes frères et soeurs. Tony l’aimait déjà alors qu’il l’avait rencontré une vingtaine de minutes auparavant. Le jeune garçon raconta donc que son sauveur avait fait fuir une bande de jeunes qui étaient venus voir Tony pour lui prendre son argent et le menacer. Ce n’était pas la première fois que cela lui arrivait, mais cette fois-ci, il avait pu repartir avec son argent. Le riche inconnu compléta l’histoire en disant qu’il était arrivé in extremis. Une seconde plus tard et l’argent aurait changé de mains. Il les avait menacés d’appeler la police et de témoigner contre eux lors du procès. Eliot écouta le récit que lui firent les nouveaux arrivants sans mot dire. L’homme continua en disant que ce qu’il avait vu l’inquiétait beaucoup. Vivre ici était dangereux pour eux. Ils n’étaient que des enfants. Il ne pouvait pas les laisser seuls ici. Il voulait faire quelque chose. De but en blanc, il leur proposa l’adoption. Les visages des jeunes frères et soeurs d’Eliot s’eclairèrent de joie. Mais Eliot n’était pas dupe. Cet homme ne pourrait pas les prendre tous les trois avec lui. Il n’en avait pas le droit. La loi interdisait d’adopter plus d’un enfant de la ville. Apparemment, une adoption de multiples enfants avait posé beaucoup de problèmes par le passé. Donc l’homme ne pourrait en adopter qu’un sur les trois. Eliot expliqua rapidement aux deux autres enfants qu’il ne fallait pas se bercer d’illusions, qu’ils ne resteraient certainement pas ensemble en acceptant cette proposition. Ils seraient dans des familles différentes. Céleste et Tony demandèrent au riche inconnu si ce que leur frère avait dit était vrai, et ils eurent l’air très déçus quand l’homme leur confirma la théorie. Il ne pouvait en adopter qu’un, et ils ne seraient donc pas dans la même famille. En revanche, un autre de ses amis était lui aussi en mesure d’adopter, et ils habitaient dans la même rue. Céleste et Tony eurent l’air réjoui à nouveau. Mais il restait un sérieux problème dans cette histoire idyllique : seuls deux des enfants pouvaient partir. A moins que le mystérieux homme riche ait un autre ami qui veuille adopter. Ils allaient quand même être séparés. Eliot décréta soudain qu’il était hors de question qu’ils acceptent quoi que ce soit venant de lui. D’autant plus s’ils allaient forcément être séparés. Ils étaient bien mieux ici. Pauvres mais ensemble. Et non pas riches mais malheureux.

Il fallut pas loin d’une heure entière peuplée peuplé d’arguments pour convaincre Eliot que ce n’était pas une mauvaise chose. Il céda en voyant l’espoir de pouvoir quitter cette vie difficile dans les yeux de Céleste et Tony. Il se proposa même pour être celui qui allait rester là. Il ne pouvait pas les forcer à rester avec lui dans cette vie de misère alors qu’ils avaient une possibilité de vivre beaucoup mieux qui leur était offerte. Ce fut donc ainsi qu’il se retrouva à les regarder partir, regrettant déjà amèrement sa décision. La mort dans l’âme, il avait décidé de les accompagner jusqu’au parking de l’aéroport pour leur dire au revoir. Il ne savait pas pourquoi il avait accepté l’offre du monsieur riche. En tout cas, alors qu’il les regardait décoller, il ressentit pleinement les conséquences de son choix. A présent, il était seul. Tout seul. Il avait envoyé ses seuls compagnons, sa seule famille, très loin de lui. Il regarda l’avion s’éloigner jusqu’à ce qu’il devienne un petit point dans le ciel. Au moment où il disparut, Eliot fondit en larmes, seul sur le parking.

Chapitre 4

Chapitre premier

(Une seconde pour tout changer) chapitre 2

Il entendait les pas se rapprocher de plus en plus. Son coeur avait repris sa folle danse. Il retenait son souffle, anxieux de voir de qui il s’agissait. Dans tous les cas, il allait avoir l’air coupable. Il ne savait pas bien cacher ses émotions, et tout se lisait sur son visage. Ce n’était pas une bonne chose pour un voleur, mais bon. Dans ses plans, habituellement, il n’était pas censé se faire prendre, et donc il n’avait pas besoin de dissimuler son méfait. Dans ce qui était prévu, il fuyait. Il s’en sortait. Il ne parlait à personne, personne ne l’arrêtait. Dans cette situation, il allait sans doute avoir à répondre de ses actes. Tout à ses pensées, il ne fit plus trop attention aux pas. Quand il revint à la réalité, les pas semblaient avoir cessé. La personne s’était-elle arrêtée ? Que s’était-il passé ? Il était tellement tête en l’air qu’il en avait oublié de s’intéresser à la situation actuelle, celle qui allait peut-être très mal se finir pour lui. Écoutant à nouveau les bruits de la rue, il n’entendit plus les pas. La personne avait sans doute continué son chemin. Et lui qui avait cru être pris ! Quel idiot ! C’était stupide ! Il prit son sac de pommes de terres et il sortit de la ruelle, l’air nonchalant. Mais il le perdit bien vite car il se cogna dans quelque chose. Un cri de douleur se fit entendre. Non, c’était plutôt quelqu’un. Il tomba au sol, et son précieux sac chuta aussi. Le souffle coupé par la chute, il tenta pour la deuxième fois en vingt minutes de reprendre son souffle. Décidément ! Il entendit la personne qu’il avait bousculé faire de même. Après ce qui lui parut être des heures, il releva la tête, et une main tendue entra dans son champ de vision. La personne qui était tombée avec lui s’était déjà relevée et elle voulait l’aider à en faire autant. Il attrapa la main.

Il se sentit hissé vers le haut. Cette personne avait de la force. Il fut remis sur ses pieds en quelques secondes. La main ne le lâcha pas. Il vit alors de qui il s’agissait. C’était un homme assez grand, d’âge moyen, richement vêtu. Ce devait être un de ces miliardaires qui cherchaient des enfants à adopter. L’inconnu lui souriait gentiment. Ah non, il ne l’aurait pas ! Et ses frères et soeurs non plus ! Ils ne seraient pas séparés ! Il n’eut pas le temps de dévoiler ses pensées à l’homme et ce dernier n’eut pas davantage le temps de dire quoi que ce soit, car le marchand lésé arrivait à grands pas dans la rue. Il vociférait. Il arriva à leur hauteur et il arracha le sac de pommes de terres des mains du garçon :

– Petit vaurien ! Rends le moi !

L’inconnu n’avait pas bougé. Il semblait évaluer la scène qui se déroulait sous ses yeux. Il parut comprendre assez vite de quoi parlait le commerçant. Il s’interposa entre le garçon et le nouveau venu. Il déclara qu’il était désolé, qu’il avait perdu son fils de vue pendant quelques minutes, et qu’il allait payer pour les pommes de terres et les éventuels dégâts matériels. Lorsqu’il le vit, le marchand se calma instantanément. Ah, le pouvoir qu’avait l’argent par ici ! Ceux qui n’en avaient pas s’attiraient des ennuis et ceux qui en avaient étaient les rois des lieux. Quel monde injuste ! Le marchand devint tout sucre tout miel envers le riche monsieur. On aurait dit qu’il avait oublié le petit voleur. Il faisait presque des courbettes. Le voyant faire, le garçon en était écœuré. Tout s’arrangea très vite : le monsieur riche paya pour les pommes de terres et même un peu plus « pour le désagrément ». Pendant tout ce temps, le garçon était derrière lui. Le marchand n’avait pas vu son visage. Tant mieux. Il y avait au moins quelque chose de positif dans cette histoire. Puis le monsieur le pris par l’épaule, lui donnant le sac de pommes de terres et un deuxième qu’il avait acheté en plus au marchand. Ils s’éloignèrent du commerçant. De dos, on aurait peut-être dit un père et son fils. Mais de face, leurs habits montraient qu’ils n’étaient pas du même monde. C’était incroyable que le marchand ait cru à ce tissus de mensonges. Mais bon, l’argent rendait aveugle, non ? Lorsqu’ils se furent suffisamment éloignés, l’homme lâcha son épaule. Le garçon le fusilla du regard :

– Je n’avais pas besoin de votre aide ! Je sais ce que vous faites ici, et vous ne m’aurez pas. J’arrive à m’en sortir seul. Si vous ne vous étiez pas trouvé sur mon chemin, tout se serait bien passé. Alors n’essayez pas de m’acheter en faisant preuve de bonté.

L’homme leva ses mains devant lui en signe de défense :

– Je ne cherchais pas à t’acheter. Je t’ai simplement sorti de la situation périlleuse dans laquelle tu étais. Et j’admets avoir joué un rôle là dedans. Si je n’avais pas été là, effectivement, tu aurais pu t’enfuir ou bien rester caché. Je suis désolé. Tu vas bien, au fait ? Tu ne t’es pas fait mal en tombant ?

Le garçon l’ignora, occupé à poser le deuxième sac de pommes de terre aux pieds de l’inconnu. Il déclara :

– J’ai l’habitude. Tenez, prenez votre sac. Vous me l’avez fait porter jusqu’ici, maintenant reprenez le.

L’homme lui dit qu’il l’avait acheté pour qu’il puisse en avoir deux, qu’il le lui donnait. Le garçon refusa tout net. Ses frères et soeurs faisaient peut-être la manche, mais il ne voulait rien recevoir de ce bonhomme riche qui distribuait ses billets à tout le monde. Il partit en courant, entendant à nouveau le bruit de ses propres pas contre le bitume. Seulement les siens. L’homme ne l’avait pas suivi. Il prit beaucoup de détours et il finit par arriver dans leur refuge. L’endroit était tout délabré, mais c’était chez eux. Il trouvait sa soeur Céleste dans le coin qui leur servait de cuisine. Son frère Anthony, dit Tony, était toujours dehors. Il posa les pommes de terre sur la planche de bois qui leur servait de table. Il espérait ne jamais revoir le riche monsieur. Il se mit à cuisiner. Sa soeur l’aida en chantonnant. Quand vient l’heure du repas, Tony n’était toujours pas rentré. Cela commençait à devenir inquiétant. Il n’arrêtait pas de faire des allées et venues entre leur petite cuisine et l’entrée du refuge. Sa soeur finit par lui dire :

– Eliot ! Calme toi ! Il va revenir ! Que t’est-il arrivé, aujourd’hui ? Tu as l’air nerveux. Tu as eu les pommes de terre, non ? Alors pourquoi cette humeur bizarre ?

Elle le pressa de question, ayant sans doute senti qu’il lui cachait quelque chose. A contrecoeur, il lui narra sa rencontre avec l’homme. Il aurait voulu ne pas lui raconter ce qu’il lui était arrivé car elle n’avait pas le même avis que lui sur ces riches parents adoptifs potentiels. Pour elle, c’était une chance de partir d’ici. Un véritable miracle. Et elle avait sans doute raison, mais ces gens ne lui inspiraient pas confiance. Et puis si un tel miracle arrivait et quelqu’un s’intéressait à eux, ils allaient forcément être séparés. Les familles voulaient souvent un enfant unique. En tout cas, si l’occasion se présentait, il était sûr que Céleste dirait oui, et sans hésiter. Elle voulait le délivrer du poids que Tony et elle représentaient pour lui selon elle. Il ne voyait pas du tout les choses comme ça. Ils étaient une famille, une famille pas très grande ni très riche, mais une famille unie. Il ne voulait pas les perdre. Il lui raconta donc la façon dont la situation avait presque tourné au cauchemar. L’arrivée de l’homme avait tout fait empirer, puis il avait tout arrangé avec son argent et un mensonge aussi gros que son compte en banque. Céleste eut l’air contente et elle lui demanda ce qui le rendait nerveux, ne comprenant pas ses angoisses. Il allait répondre, quand tout à coup, il entendit quelqu’un arriver. Quelqu’un qui marchait bien plus lourdement que son jeune frère sur les graviers qui entouraient leur refuge. Sa soeur se figea. Ils n’attendaient personne à part Tony, et ce n’était pas Tony, alors qui était-ce ?

Chapitre 3

Chapitre premier

(Une seconde pour tout changer) chapitre 1

– Eh toi ! Reviens là !

La voix grave du marchand lui parvint, de plus en plus faible à cause de la distance. Il ne l’entendit bientôt plus. Le vent soufflait fort, ce jour là. A cause de lui, il n’entendait que le bruit que faisaient ses chaussures dans l’étroit passage qu’il avait emprunté pour échapper au marchand en colère, sa dernière victime en date. Il existait une longue liste de personnes qui lui en voulaient dans cette ville. Mais ils avaient tous quelque chose en commun en plus du fait qu’il leur ait volé de la marchandise. Ils n’avaient jamais vu son visage. Il faisait toujours attention à ne pas révéler qui il était. C’était primordial. C’était ce qui lui permettait de pouvoir voler plusieurs fois dans la même boutique sans jamais se faire attraper. Il volait pour survivre. Il volait pour que lui et ses frères et soeurs puissent se nourrir. Depuis la mort de leurs parents, ils vivaient comme ça. En volant. C’était toujours lui qui volait. Pas les autres. Ils étaient trop jeunes pour comprendre qu’il fallait se cacher le visage. Il leur avait fait essayer une fois, mais cela avait failli très mal tourner et depuis, il se chargeait de voler pour leur petite famille. Les autres faisaient la manche dans les rues voisines au vieil immeuble qui leur servait de refuge.

Il prit un dernier virage en épingle à cheveux, puis il se plaqua contre un mur, haletant. Il avait vraiment failli y passer, cette fois-ci. Cela avait été du juste. Sans sa rapidité, il se serait fait prendre à visage découvert. Collé contre la pierre du mur sale de la ruelle dans laquelle il s’était caché, il essaya de reprendre son souffle, le sac de pommes de terre toujours serré contre lui, les doigts tremblants. Il n’aimait pas voler. Il n’aimait pas ce stress perpétuel, ce côté imprévisible d’une situation qui pouvait changer du tout au tout en une seconde. Une seconde et sa vie pouvait basculer. S’il se faisait prendre, c’était fini. Ses frères et soeurs ne survivraient pas longtemps, et lui irait pourrir dans une prison froide et humide pour le restant de ses jours. Le vol était un crime extrêmement grave, dans cette ville. Il frissonna en pensant à ce qu’il se serait passé s’il s’était fait prendre. Non, cela ne devait pas arriver. Cela ne pouvait pas arriver. Il ne pouvait pas être sûr de ne jamais se faire prendre, mais il espérait trouver un moyen d’améliorer leur situation précaire avant que ce jour n’arrive. Ce n’était bien sûr qu’un rêve, quelque chose d’inaccessible. Cela ne pourrait jamais arriver. Impossible. Il était né au mauvais endroit. Ici, les dés étaient pipés. Personne ne pouvait s’en sortir. À moins bien sûr d’avoir beaucoup de chance. Et la chance était rare, ici.

Il arrivait que de riches personnes venues de l’autre partie de la ville viennent « choisir » des enfants pour leur donner un toit, une éducation, une nouvelle vie ne ressemblant en rien à celle qu’ils avaient vécu auparavant. Leur venue était très rare, et en plus il fallait être « choisi » pour pouvoir partir. C’était donc quasiment impossible de partir de cette vie. En plus, être choisi signifiait partir seul, sans ses frères et soeurs. Donc pour rien au monde il n’aurait voulu être choisi par de riches inconnus ne pouvant pas avoir d’enfants. Toujours appuyé contre le mur, il tenta de voir si quelqu’un le cherchait. Tendant l’oreille, il ne put rien déduire des bruits émis par les passants du coin. Pas de bruits de pas précipités ou de cris. Donc son poursuivant ne l’avait pas suivi. Il avait réussi à le semer. Très bien. Il allait pouvoir rentrer porter ces pommes de terres à ses frères et soeurs. Il allait juste attendre encore quelques minutes que son coeur se soit calmé. Ce dernier battait encore follement à cause de son départ précipité et des cris du marchand.

Lorsqu’il se décida à jeter un coup d’oeil dans la rue voisine, il entendit soudain un bruit de pas très proche de lui. Il sursauta. Il se terra dans la ruelle, tremblant. On l’avait retrouvé ! On allait l’arrêter, c’était sûr !

Chapitre 2