Noël d’un jouet (chapitre 1)

J’étais assis sur la plus haute des étagères de la Ressourcerie. Je n’avais encore jamais rien vécu. Je n’avais vu que ce qui se déroulait dans le magasin. J’avais vu des familles venir acheter des objets de seconde main. Des objets comme moi. Vous allez sans doute vous demander comment je pouvais n’avoir encore rien vu du monde si j’étais un objet qui n’était déjà plus neuf. Mon histoire est un peu particulière, et je vais vous la raconter. Je suis né dans une usine, comme la plupart des jouets sur ces étagères. J’ai effectivement été acheté une première fois, mais je n’ai pas vraiment été offert à un enfant. Je n’ai fait que rester dans un placard poussiéreux sans que personne ne joue avec moi. Je n’étais qu’un objet dans une armoire, voilà tout.

Au bout de plusieurs années, alors qu’une épaisse couche de poussière avait commencé à envahir mon espace de vie sombre et fermé, on m’a sorti de ma prison et j’ai enfin pu respirer. Enfin pas vraiment, car je suis un ours en peluche. Je ne respire pas. Bref. Je n’ai jamais tout à fait compris ce qui m’était arrivé dans ma première maison. Visiblement, on voulait m’offrir à quelqu’un, et quelque chose a empêché mon « adoption » par un enfant. Je ne sais pas quoi. Je ne saurai jamais. En tout cas, c’est la raison pour laquelle je suis un tout nouvel ourson perché sur cette étagère, prêt pour le prochain chapitre de sa vie qui n’avait en fait pas réellement commencé avant.

Alors que je contemplais ce magasin qui était devenu ma deuxième maison, une voix venant de l’étagère en face de la mienne m’interpella :

  • – Eh, toi, le nouveau ! C’est quoi ton histoire ? Pourquoi t’as pas l’air tout défraîchi comme Pépé Jim là-bas ?

Pépé Jim, c’était le nom du doyen des ours en peluche. Il avait l’air très vieux, il était tout rasé sur un côté, il avait perdu une oreille, on sentait qu’il avait vécu une vie bien remplie. Et peut-être angoissante, aussi ? Je discutai avec le vieux train en bois qui m’avait adressé la parole, et j’appris que Pépé Jim avait vécu dans d’innombrables familles, et qu’il finissait immanquablement par revenir ici, à la Ressourcerie. Avec parfois quelque chose en moins. Le train lui aussi avait visité plusieurs familles qui fréquentaient toutes le magasin et qui le rapportaient là quand elles n’en avaient plus besoin. Il me dit qu’il n’y voyait pas d’inconvénients, il préférait voir du pays plutôt que de rester en gare.

Du vocabulaire de trains, apparemment. Le vieux en bois avait bien roulé sa bosse, et il me raconta un peu ses différents « arrêts », comme il les appelait. Apparemment, toutes les familles n’étaient pas gentilles et souriantes, et certains enfants l’avaient jeté contre les murs, cassant une roue ou enlevant sa peinture d’origine. Mais il avait vraiment bien résisté au temps dans l’ensemble, ce qui m’ébahissait, car il avait plus de soixante-dix ans d’âge, ce qui était beaucoup pour un jouet. Il m’expliqua que les jouets en bois avaient la tête dure, et qu’il en fallait beaucoup pour les casser. Il évoqua le feu, et il eut soudain le regard trouble en parlant d’un ami à lui qui avait mal fini. Il changea bien vite de sujet, et il me narra la façon dont un gentil monsieur l’avait repeint et réparé après des années de service. Aujourd’hui, il se sentait comme neuf.