Deux ailes (enfin presque)

Ma sœur et moi étions à l’aéroport d’une petite ville située quelque part en Afrique. La salle d’attente était composée de quelques chaises sommaires et de quelques journaux sur une table bancale. Les fenêtres étaient grandes ouvertes. Du vent chaud entrait, nous ébouriffant les cheveux. 

Ma sœur avait tout d’abord commencé par remettre sa coiffure en place à chaque bourrasque. Elle avait remis une mèche, puis deux….Au bout du compte, ma sœurette s’était lassée  et elle avait pris un des journaux de la table branlante. Ma sœur s’appelait Anna. C’était une jeune femme plutôt nerveuse, surtout lorsqu’il fallait patienter dans une salle d’attente comme dans le cas présent. 

Anna feuilletait son magazine à une vitesse impressionnante, ce qui donnait à penser qu’elle ne le lisait pas mais qu’elle le parcourait rapidement. Mais comme ça faisait trois fois qu’elle procédait ainsi avec le même magazine, elle devait bien avoir lu quelque chose. Je reportai mon regard sur les autres personnes de la salle d’attente. Un homme lisait, penché sur son magazine. Il examinait les pages avec application, très concentré. A côté, une femme tentait d’amuser sa fille en lui faisant des grimaces. Mais la fillette lui tirait la langue et tentait de sortir de la salle. Elle aurait sûrement aimé être ailleurs qu’ici, à attendre un avion. 

La femme et la fillette partirent de la pièce, leur avion était arrivé. Il ne restait plus que ma sœur, moi, et l’homme qui lisait minutieusement. On nous appela peu après. On avait réservé un avion privé. Nous allions être seules dans l’appareil avec le pilote. Un homme à moitié endormi nous guida jusqu’à la piste. En fait, il nous montra la fin du chemin du bout de son doigt, sans doute pressé de retourner dans le bâtiment. Lorsque nous vîmes l’avion, nous fûmes vraiment étonnées. Ma sœur me regarda, abasourdie. Ce ne pouvait être notre avion ! C’était peut-être une mauvaise blague ? Anna fit mine de repartir vers l’aéroport. Mais je la retins. Nous n’avions pas le choix. Le temps de réserver un autre avion et une demi-journée serait perdue sur notre planning. 

Il fallait prendre cet avion, même s’il était surprenant. Il n’avait pas vraiment l’air d’un avion, en fait. On aurait plutôt dit une carcasse volante. Ou un avion écrasé. Une des ailes pendait légèrement. Un bout du toit était mal accroché et les roues n’avaient pas de pneus. Le seul vrai siège « potable » à l’intérieur était celui du pilote, mais ce n’était pas non plus un fauteuil confortable. Les sièges passagers étaient presque au niveau du sol tellement ils étaient affaissés. Le conducteur de l’engin nous souhaita la bienvenue :

  • Quel bon vent vous amène ? Je plaisante ! Allez, montez, les filles. Attachez-vous bien, ça peut secouer un peu. Le dernier client que j’ai embarqué là-dedans a failli tomber de l’appareil ! Attention au trou, entre les deux sièges !

Je regardai à l’endroit indiqué : effectivement, il y avait un trou dans le plancher de l’avion, juste entre nos deux sièges. J’aidai ma sœur à monter. Elle semblait me supplier mentalement de ne pas monter là-dedans. Je fis comme si je n’avais rien vu et Anna monta quand même. Elle contourna le trou et s’effondra dans son siège. Le fauteuil faillit s’effondrer, lui aussi, d’ailleurs. Il descendit encore plus près du sol qu’il ne l’était avant. J’allai m’installer sur l’autre siège. Le pilote plaça une planche sur le trou « afin qu’il n’y ait pas trop de courants d’air ». 

Anna me fixa, l’air terrorisée. Je lui pris la main pour la tranquilliser. Moi-même, je n’étais pas très rassurée. Notre pilote démarra son moteur qui commença par faire beaucoup de bruit avant de se couper d’un coup. Une fumée noire avait envahi l’habitacle. Ma sœur toussait. J’avais sorti un mouchoir. Le pilote nous fit signe de sortir. Nous regagnâmes la terre ferme. Il nous expliqua qu’il avait un petit problème de moteur et qu’il ne pouvait finalement pas nous prendre. Je lus le soulagement sur le visage d’Anna. Quelques secondes après que le pilote nous ait dit ça, l’avion tomba en morceaux. C’était impressionnant. Je préférais que cela se soit produit avant le décollage ! Ma sœur riait. Elle n’aimait pas l’avion. Moi, je ne riais pas. Et le planning alors ?