Voyage

Un long couloir étroit. Des fenêtres dévoilant un paysage défilant à grande vitesse. Elle était dans un train en marche. Pour la première fois de sa vie, elle voyageait seule. Et cela lui faisait un peu peur, à dire vrai. Mais l’excitation de la liberté avait bien vite pris le dessus. Son inquiétude était à présent enfouie sous le bonheur de l’indépendance. Elle marchait à présent dans le couloir du train, et elle souriait à tous ceux qui la croisaient. Elle était bien trop contente pour le cacher.

Retournant à sa place, elle observa les gens autour d’elle. Un vieil homme lisait un journal non loin d’elle. Une femme disait à sa fille de se tenir tranquille. La fillette n’arrêtait pas de bouger, sans doute elle aussi excitée par le voyage. Les autres passagers dormaient ou bien étaient sur leurs portables. La nuit était sur le point de tomber et le train avait déjà beaucoup roulé. Tout le monde était épuisé. Mais pas elle. Son excitation la tenait éveillée. C’était une étrange énergie nerveuse et joyeuse à la fois. Elle avait essayé plusieurs fois de se plonger dans le livre qu’elle avait apporté, mais rien n’y faisait. Elle regarda par la fenêtre. La nuit était bel et bien en train de tomber.

Bientôt, le paysage allait disparaître sous le voile formé par la nuit. Et on ne le reverrait que le lendemain, ou peut-être pas, après tout, puisque le train continuerait à rouler pendant la nuit, emportant les passagers toujours plus loin de leur point de départ. Elle voulait fixer ce paysage dans sa tête, n’allant peut-être jamais le revoir. En prendre une photo plus pérenne qu’une image composée de pixels et qui pourrirait dans la mémoire de son téléphone, perdue au milieu des milliers d’autres images glanées deçà delà, ayant ensuite une triste fin dans la corbeille virtuelle du portable. Cette image-là serait gravée dans son esprit. Un souvenir bien plus puissant que tous les autres.

La porte du compartiment s’ouvrit soudain, révélant une femme qui se tenait sur le seul. Elle la regardai fixement. Son sang se figea dans ses veines. Oh non. Elle était là. La femme avança vers elle, son rouge à lèvres était aussi rouge que le sang. Elle ne sentait plus ses jambes, toute figée qu’elle était. La femme n’avait toujours rien dit. Les autres passagers ne l’avaient pas vue, ils ne réagirent donc pas. C’était comme si le temps s’était arrêté. Comme si elles n’étaient que toutes les deux dans le compartiment. Seules. A se regarder. Et puis, après ce qui lui parut durer des heures, ses jambes se réveillèrent et elle se mit à courir sans regarder derrière elle.

Elle courut dans le couloir, arrivant tout essoufflée dans les toilettes du train. Elle s’y réfugia sans hésiter. Quelques secondes plus tard, la porte grinça, s’ouvrant juste assez pour qu’elle puisse voir le pied de celle qui entrait. Un talon rouge. Un bracelet bleu à la cheville. C’était la femme, elle l’avait retrouvée. Elle ne pouvait pas bouger, paralysée par la peur. La femme entra, elle tenait quelque chose à la main. La lumière fit étinceler l’objet. C’était un couteau. Elle regarda la femme lever le couteau, impuissante.

Un employé entra dans les toilettes une heure plus tard. Il hurla en découvrant le corps. C’était une femme ayant un couteau planté dans l’abdomen. Son rouge à lèvres était aussi rouge que le sang. Ses talons rouges ressortaient fortement sur le carrelage blanc, le bracelet de cheville bleu aussi. Elle tenait encore le couteau entre ses doigts. Les passagers avaient dit l’avoir vue partir en courant dans le couloir sans aucune raison. L’employé vit son sac à côté d’elle. Plus tard, une fois l’enquête terminée, on saurait qu’elle avait dans ce sac des pilules pour éviter ses crises. Crises durant lesquelles elle était dangereuse autant pour elle que pour les autres. Elle avait pris sa propre vie. Elle avait été face au miroir quand cela s’était produit. La femme n’avait été qu’un produit de son imagination. Elle s’était échappée d’un hôpital une semaine avant.

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